Culture
On connaît Matthieu Ricard, moine bouddhiste, scientifique, auteur de livres, traducteur, humaniste engagé… mais on le connaît moins photographe. Pourtant, l’artiste sillonne l’Himalaya depuis plus de 40 ans, y capture le sourire de ses maîtres et le lent écoulement de la vie. C’est cette lumière de vie, cet émerveillement qu’il a voulu retracer et que la Ville de Mérignac met à l’honneur. Rencontre avec un artiste éclairé.

Quelle a été votre réaction quand Alain Anziani vous a invité à exposer à Mérignac ?

Alain Anziani et moi-même partageons de nombreux idéaux, notamment celui de défendre la cause du Tibet. J’ai donc été particulièrement heureux de sa proposition.

Vous souvenez-vous de votre première photo ?

J’avais 12 ans. Je venais de recevoir un Foca Sport en cadeau d’anniversaire. Je photographiais des flaques d’eau et des reflets de lumière. On disait : « Ne comptez pas sur Matthieu pour les photos de famille. » Je me mis à photographier plus sérieusement vers l’âge de quinze ans, guidé par mon ami André Fatras, l’un des pionniers de la photographie animalière en France.

Après m’être établi dans l’Himalaya, je photographiais surtout mes maîtres spirituels et leur univers. Mon but était de partager la splendeur, la force et la profondeur dont j’étais témoin. J’utilise la photographie comme une source d’espoir, dans l’intention de restaurer la confiance dans la nature humaine et de raviver l’émerveillement devant la part sauvage du monde.

Si la sagesse est une quête de richesse intérieure, la photo est plutôt l’art de capter une vision fugace de l’extérieur. Comment faites-vous le lien entre ces deux exigences ?

Lors de la publication de mon premier ouvrage de photographie L’Esprit du Tibet, je montrai mes épreuves au grand photographe et ami Henri Cartier-Bresson. Je partis pour l’Inde le lendemain. En arrivant, un fax d’Henri m’attendait : « Je me promenais dans les jardins du Luxembourg et cette phrase m’est venue : “La vie spirituelle de Matthieu et son appareil photo ne font qu’un, de là surgissent ces images fugitives et éternelles.” »

La force d’une vision, d’une image s’impose avec évidence dès qu’elle se présente. Je la scrute attentivement pour déterminer la meilleure façon de lui rendre justice, la technique aidant à retrouver l’impression subjective que j’ai ressentie en contemplant une scène.

Si vous deviez donner une définition de votre vision de la photographie ?

Les images de violence et de souffrance sont nécessaires pour éveiller les consciences et inspirer notre détermination à intervenir, à contribuer, à remédier aux injustices. Toutefois, nous ne devrions jamais perdre de vue le potentiel de beauté intérieure présent en chaque être. Au travers de mes images, je m’efforce de montrer la beauté intérieure d’un maître spirituel, le rayonnement de sa bienveillance, la douceur d’un enfant au regard innocent ou la sérénité d’un vieillard au sourire édenté.

Quels ont été les critères de choix pour les clichés des expositions à Mérignac et Bordeaux ?

Une amie photographe m’a dit un jour que je « peignais avec la lumière ». Ce compliment correspond à l’idéal que je poursuis dans la photographie. C’est donc ce thème, « peindre avec la lumière » que j’ai choisi pour l’exposition de Mérignac. Pour les grilles du jardin public, j’ai choisi le thème de l’émerveillement. L’émerveillement devant les êtres humains redonne confiance dans la nature humaine et l’émerveillement devant un paysage sublime, devant la part sauvage du monde, engendre le respect face à cette nature et le désir de la protéger.

Si vous deviez retenir une photo de l’exposition mérignacaise, ce serait... ?

Le portrait de mon premier maître spirituel tibétain, Kangyour Rinpoché. Je l’ai rencontré en 1967 et j’ai vécu auprès de lui de nombreuses années. Sa sagesse et sa bienveillance ont inspiré ma vie entière.


Le saviez-vous ? Karuna-Shechen, l’association de Matthieu Ricard aide chaque année plus de 300 000 personnes dans les domaines de l’éducation, de la santé, des services sociaux et de l’autonomisation des femmes, en Inde, au Népal et au Tibet. En 2020 et 2021, elle est également intervenue auprès de 40 000 personnes face à la pandémie de Covid-19.
www.karuna-shechen.org



Le mot du Maire, Alain Anziani - "Rien n'interdit de mettre un peu de philosophie en politique"


De quand date votre attachement à l’Asie, au Tibet et au bouddhisme ?

Je suis athée mais j’ai un grand respect pour celles et ceux qui croient. Au fond, nous sommes tous confrontés à la même question : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Le bouddhisme apporte une réponse singulière : rien n’existe sinon des transitions. Mon intérêt pour le bouddhisme s’est développé lors de mes voyages à titre privatif au Tibet, au Népal ou dans l’Inde du bouddha.

Que représente pour vous Matthieu Ricard ?

C’est un homme de sincérité et de compassion. Tout bien matériel pour lui est dérisoire et très vite excessif. Ce qui me frappe le plus chez lui, c’est sa formidable empathie et son respect d’autrui, des hommes comme des animaux. Et puis, sans doute, sa joie et son intelligence pétillante.

Matthieu Ricard expose à Mérignac. Est-ce l’auteur et photographe que vous avez invité ou plutôt le moine bouddhiste, le philosophe et l’humaniste ?

Les deux, les trois, l’homme tout entier. Il photographie comme il vit en cherchant la lumière, les ombres et la beauté, mais peut-être malgré lui, il témoigne aussi d’un monde de la spiritualité et du partage.

Matthieu Ricard parle de ses photos comme d’un « hommage à la beauté, à la vie » et place haut la notion d’émerveillement. Dans notre monde - et même en politique - cette notion vous semble-t-elle galvaudée ?

La politique est plus un monde du désenchantement que de l’émerveillement. Mais chacun accomplit sa mission : la politique est confrontée au meilleur et au pire de l’homme et elle doit essayer d’en tirer une action acceptable par tous. Elle est prisonnière de beaucoup de contingences. Le philosophe a plus de liberté. Mais nul n’interdit de mettre un peu de philosophie en politique.



A noter

2 expositions sur 2 lieux :

  • « Émerveillement » : du 25 septembre au 14 novembre sur les grilles du jardin public, Bordeaux.
  • « Peindre avec la lumière » : du 25 septembre au 12 décembre à la Vieille Église, Mérignac.

Vernissage le 24 septembre 2021 : à la Vieille Église (inscription obligatoire au 05 56 18 88 62 et présentation du pass sanitaire à l’entrée).

Actions de médiation : des intervenants viendront parler du bouddhisme et de la méditation (l’histoire des grands maîtres, la science de la méditation...).

Une conférence : Matthieu Ricard intervient à l’auditorium de Bordeaux, le 11 octobre.

Retrouvez toutes les animations prévues sur le site de la saison photographique : merignac-photo.com