20/01/2026

Habiter le désert

À Slab City, ancienne base militaire démantelée, l’eau est rare, l’électricité inexistante, la chaleur écrasante. Là pourtant, une communauté se réinvente dans une forme de survie quotidienne : petites parcelles bricolées, panneaux solaires, jardins potagers improbables... L’exposition présentée à la Vieille Église réunit une quarantaine de tirages argentiques grand format et deux chapitres filmés d’environ 40 minutes, dont le second, soutenu par Mérignac, est dévoilé en exclusivité. Pour cette saison culturelle 2025-2026, la Ville a choisi de questionner les lieux de vie et les manières d’habiter le monde. Avec Outremonde, elle soutient la création française en accueillant une œuvre rare, exigeante, qui explore la survie et la solidarité dans un désert où tout manque… sauf la lumière.

Des personnes... des personnages

Laura Henno a passé plusieurs mois par an à Slab City ces 10 dernières années, pour capter la vérité de ce lieu et de ses habitants. Adepte des immersions au long cours (ses travaux à Mayotte, aux Comores, à La Réunion avec les migrants et les exilés témoignent de cette approche), la photographe documentariste livre des portraits frontaux, des compositions aux atmosphères crépusculaires, très construites et qui donnent aux habitants de Slab City une présence presque romanesque.

Ici - et c’est surprenant - rien de misérabiliste. Même si l’artiste revendique une approche sensible, héritée de la tradition documentaire américaine à la Dorothea Lange (Migrant Mother), elle s’affranchit du reportage classique. Elle fixe des visages que l’on regarde trop rarement, mais les sublime par la lumière et la mise en scène. Pour Outremonde, elle a travaillé en grande partie à l’argentique, une technique qui exige plus de temps. Le numérique est venu plus tard, pour certaines images récentes et pour le matériau filmique. Résultat : une cohérence visuelle puissante, renforcée par cette lumière californienne qu’elle décrit comme « rasante, presque sculptante ».

Sur les visages on lit le temps, l’usure, mais aussi la dignité et parfois la fierté de marcher sur le chemin de la reconstruction. On découvre notamment Wizer, personnage central du film, qui tente de créer un potager en plein désert pour nourrir les plus précaires. Une utopie, mais surtout un geste vital.

Outremonde : plongée dans l’Amérique des marges

Entretien avec Laura Henno

« Je voulais redonner leur grandeur à des personnes que l’on ne voit jamais »

 

Pourquoi « Outremonde » ?

« C’est le titre d’un projet que je porte depuis 2017, en référence au roman de Don DeLillo. J’y ai trouvé une manière de raconter une Amérique périphérique, sur plusieurs décennies. C’est aussi un mot qui évoque ce monde parallèle, qui vit à côté du nôtre, selon d’autres règles. »

Comment choisissez-vous vos thèmes ?

« Mon travail est traversé par les questions de résistance et de vie en marge. J’ai travaillé à Mayotte, à La Réunion, dans les forêts autour de Calais. Une forêt ou un désert deviennent des refuges : des lieux de survie, d’évasion, mais aussi de réinvention. Slab City est enclavée entre les ruines d’une base militaire et une immense zone d’entraînement. Elle représente parfaitement cette tension. »

Ce lieu vous a-t-il marqué ?

« Oui. Il est inscrit dans mon corps. Il y a là-bas une violence visuelle et même sonore car la base est constamment survolée, des trains de marchandises passent, des chiens et des coyotes hurlent... Toutes sortes de drogues circulent et les gens perdent vite les pédales. Émotionnellement c’est très lourd, il faut savoir s’extraire. C’est ce que j’ai fait. »

Outremonde porte-t-il un message politique ?

« Pas au sens militant. Mais je montre les conséquences de crises économiques et climatiques, et les trajectoires brisées par un modèle qui laisse des gens au bord du chemin. Mon intention première reste humaine : remettre au centre des vies qu’on ne regarde pas. Redonner leur grandeur à ces personnes que l’on ne voit jamais. »

Qu’espérez-vous que le public retienne ?

« Un déplacement du regard. Une curiosité pour ceux qui vivent différemment. Et peut-être la conscience qu’il existe, au milieu d’un désert hostile, des personnes qui se relèvent et recréent du lien. »

Un outil pour penser notre époque

« Laura Henno incarne une création française audacieuse, ancrée dans le réel. Outremonde questionne notre rapport à l’habitat, à la précarité, à la dignité. Cette exposition offre à voir des œuvres qui bousculent, qui éclairent, qui ouvrent des fenêtres sur le monde. Elle nous rappelle que la culture n’est pas seulement un divertissement : c’est un outil pour penser notre époque. »

Vanessa Fergeau-Renaux
Adjointe au maire, déléguée à la culture

Informations pratiques :

  • Vieille Église, du 23 janvier au 12 avril 2026
    • Du mardi au dimanche, de 14h à 19h
    • Vernissage le jeudi 22 janvier à 19h
  • Rencontres et médiation
    • Visites commentées, avec la médiatrice culturelle samedi 28 février de 14h à 15h et vendredi 3 avril de 18h30 à 19h30, visite avec l’artiste Laura Henno le jeudi 12 mars de 18h30 à 19h30 et visite philo avec la médiatrice culturelle et Sophie Geoffrion (philosophe et auteure) le samedi 11 avril de 14h à 15h30
    • Entrée libre et gratuite
    • Tout public

Plus de renseignements (et inscriptions aux visites commentées) au 05 56 18 88 62 ou directiondelaculture@merignac.com

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